L'HYPOTHÈQUE ET LE CRÉDIT HYPOTHÉCAIRE
Par lettre de mission du 25 juin 2004, le
Ministre d'Etat, Ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie
et le Garde des sceaux, Ministre de la justice ont demandé
à l'inspection générale des Finances et à
l'Inspection générale des Services judiciaires d'examiner
l'adaptation du régime des hypothèques dans le double
objectif :
- de favoriser les opérations d'accession
à la propriété,
- d'élargir la gamme des produits hypothécaires
offerts aux Français, notamment
en créant les conditions d'émergence du crédit
hypothécaire mobilier.
Conformément aux objectifs fixés
par les ministres, la mission a porté son attention sur le
crédit aux ménages et n'a donc pas examiné
l'ensemble des questions que peut soulever le régime des
hypothèques. En particulier, le crédit aux entreprises
et l'articulation de l'hypothèque avec les procédures
collectives ne sont pas directement traités dans le présent
rapport. Ils ne sont évoqués que de façon incidente
lorsque les évolutions envisagées sont susceptibles
des poser un problème de cohérence du système
juridique ou de fonctionnement de la publicité foncière.
Par ailleurs, il convient de clarifier d'emblée
le champ des instruments juridiques auxquels la mission s 'est intéressée.
En France, deux types de sûretés peuvent être
utilisées pour affecter un bien immobilier en garantie du
remboursement d'un emprunt :
- l'hypothèque conventionnelle, par
laquelle l'emprunteur consent au prêteur, en cas de défaillance
de sa part, la possibilité de se faire payer par préférence
sur le produit de la vente du bien ;
- le privilège de prêteur de
derniers, reconnu par la loi à celui qui prête les
fonds pour l'acquisition d'un immeuble existant. Ses effets sont
semblables à ceux de l'hypothèque, avec cette seule
différence qu'il rétroagit à la date de la
vente pourvu qu'il soit inscrit dans les deux mois. Pour que le
prêteur puisse invoquer son privilège, un acte doit
être passé devant notaire, comme pour l'hypothèque.
Le privilège de prêteur de derniers
est plus utilisé que l'hypothèque dans les crédits
immobiliers, car il est exonéré de la taxe de publicité
foncière, et donc moins onéreux. Toutefois le privilège
n'est possible que pour l'acquisition d'un immeuble existant, non
pour une construction neuve ou des travaux.
Par simplification, l 'expression de "
sûreté réelle " (c'est à dire assise
sur un bien ) comme celle d'hypothèque seront utilisées
dans le rapport pour qualifier indifféremment ces deux instruments¹
qui soulèvent globalement les mêmes questions et qui
sont vivement concurrencés par les cautions accordés
par les organismes spécialisés.
La mission a notamment procédé
à des investigations dans cinq conservations des hypothèques.
Les données recueillies visaient à porter un diagnostic
sur la chaîne de traitement des hypothèques, non seulement
dans les conservations elles-mêmes, mais aussi en amont dans
les études notariales et en aval, dans les tribunaux, en
cas d'exécution forcée. La mission a mené par
ailleurs de larges consultations auprès des divers secteurs
professionnels impliqués, notamment des établissements
de crédit et des professions juridiques, des associations
de consommateurs, de juristes et d'économistes spécialistes
de ces matières. Elle a entendu les administrations et autorités
concernées et a également procédé à
des visites dans plusieurs juridictions, dont cinq tribunaux de
grande instance et deux cours d'appel. Elle a aussi consulté
trois magistrats à la cour de cassation.
Comme il lui était recommandé,
la mission a pris l'attache du Professeur Grimaldi qui préside
le groupe de travail sur la réforme de droit des sûretés.
Cet échange a été fort utile. Toutefois le
groupe n'avait pas achevé ses travaux sur l'hypothèque
à la date d'établissement du présent rapport.
La mission s'est attachée également
à procéder à des comparaisons internationales
par la documentation qu'elle a recueillie, par l'envoi de questionnaires
aux représentants français dans plusieurs pays occidentaux
(magistrats de liaison, missions économiques et financières
) et par des visites sur place au Royaume-Uni et en Allemagne.
La mission remercie toutes les personnes qui
lui ont apporté leur concours, leur réflexion et leur
expertise. Elle adresse des remerciements tout particuliers aux
représentants français à l'étranger
qui ont collecté une information de qualité sur sujets
très techniques et organisé ses déplacements.
Les constatations et les propositions de la
mission sont ordonnées de la façon suivante :
- l'examen du fonctionnement du marché
des emprunts immobiliers afin de déterminer si une évolution
des sûretés réelles peut avoir une incidence
sur l'accès au crédit ;
-l'étude des conditions de l'émergence
en France d'un crédit hypothécaire mobilier ;
-la description des améliorations souhaitables
au fonctionnement des sûretés réelles pour les
rendre plus accessibles, qu'il s'agisse de garantir des crédits
immobiliers ou mobiliers ;
-un diagnostic sur les mécanismes de
refinancement des crédits hypothécaires et les évolutions
envisageables.
1. QUEL EST LE RÔLE DE LA SÛRETÉ
RÉELLE DANS L'ACCÈS AU CRÉDIT IMMOBILIER ?
1.1 les principales caractéristiques
du marché du crédit immobilier en France
1.1.1 les caractéristiques des
propriétaires de patrimoine immobilier
En France, 56% des ménages sont propriétaires
de leur résidence principale mais 60% sont propriétaires
immobiliers². La part des propriétaires de leur résidence
principale est croissante avec le niveau de revenu . Ainsi, les
foyers fiscaux ayant déclaré un revenu de plus de
40 000 € au titre de l'année 2002 (soit 15% de l'ensemble
des foyers fiscaux) sont, pour 82% d'entre eux, propriétaires
de leur résidence principale. Ce taux tombe à 55%
si l'on considère les 10% titulaires du revenu déclaré
médian ( compris entre 16 600 € et 20 000 € ) et
à 38% pour les personnes déclarant entre 9 000 €
et 12 500 € de revenus annuels³.
La part des propriétaires de leur résidence
principale, et des propriétaires immobiliers plus généralement,
est aussi croissante avec le patrimoine détenu. Les 50% de
ménages qui détiennent un patrimoine supérieur
à 105 000 € au début de l'année 2004 sont
propriétaires immobiliers à 95% et propriétaires
de leur résidence principale à 89%. Mais les 38% des
ménages qui détiennent un patrimoine compris entre
3 000 et 105 000 € sont 26% à détenir un patrimoine
immobilier et moins de 22% à être propriétaires
de leur résidence principale4. Cette situation traduit en
partie le fait que, lorsque les ménages commencent à
détenir un petit patrimoine financier, ils cherchent en général
à le convertir en un patrimoine immobilier.
Enfin, le taux de détention de la résidence
principale et, plus généralement, d'un patrimoine
immobilier s'accroît avec l'âge et retombe aux âges
les plus élevés : 14% des moins de 30 ans sont propriétaires
de leur résidence principale, cette proportion atteint 46%
pour les ménages dont la personne de référence
est âgée de 30 à 39 ans et 70% pour ceux dont
la personne de référence est âgée de
60 et à 70 ans, mais retombe à 61% au delà
de 70 ans.
1.1.2 Les modes d'accession à
la propriété
Devenir propriétaire peut se
faire par trois canaux différents, la primo-acquisition,
la vente suivie d'une nouvelle acquisition ou une mutation à
titre gratuit (donation ou succession). En 2002, 13% des propriétaires
le sont grâce à un héritage ou une donation,
50% ont remboursé l'endettement contracté pour l'acquisition
de leur bien et 37% sont propriétaires accédants,
c'est à dire ont un emprunt immobilier en cours5.
Le vieillissement de la population est un
frein à la transmission du patrimoine financier et immobilier
et donc à l'accession à la propriété
pour les générations les plus jeunes. Cependant des
mesures favorisant les donations anticipés ont tenté
de corriger ces effets depuis plusieurs années.
En 2003, le nombre d'acquisitions de résidences
principales en France s'élève à environ
800 000. 85% de ces acquisitions, soit 680 000 transactions, sont
financés à l'aide d'un recours au crédit ;
parmi elles, 70% sont des acquisitions dans l'ancien et 30% des
acquisitions de biens neufs6.
En moins de 10 ans, le nombre d'accédants
à la propriété a augmenté de près
de 60%, passant de 430 000 en 1995 à 680 000 en 2003.
1.1.3 Le financement des acquisitions
La croissance du nombre d'accédants
à la propriété a été favorisée
par la conjonction de plusieurs phénomènes qui ont
permis de rendre plus solvable et d'élargir la clientèle
:
Ø la baisse des taux des crédits
immobiliers (ils ont été divisés par près
de trois entre 1993 et 2003) ;
Ø l'allongement de la durée
des prêts immobiliers (de 11 à 12 ans en moyenne en
1995, elle est passée à 16 ans en 2003 ) ;
Ø le prêt à taux zéro,
associé au prêt à l'accession sociale, qui a
développé la demande de biens neufs ou de biens anciens
nécessitant une part importante de travaux (en raison des
conditions d'octroi qui prévalaient jusqu'à présent)
;
Ø enfin, la baisse des droits de mutation
à titre onéreux qui a accru la mobilité et
accéléré la rotation du parc de logements.
Les établissements de crédit
rencontrés dans le cadre de la mission ont effectivement
insisté sur
les évolutions du marché intervenues depuis le milieu
des années quatre-vingt-dix : baisse des taux, allongement
de la durée des prêts, diminution de la part de l'apport
personnel. La concurrence entre banques semble avoir amplifié
le phénomène de la baisse des taux des crédits
immobiliers constituent un produit de fidélisation de la
clientèle et la souscription d'un tel emprunt est l'une des
rares occasions où les particuliers envisagent de changer
d'établissement.
Toutefois, cette compétition entre
établissements ne semble pas avoir conduit certains d'entre
eux à exploiter des niches de clientèle laissées
inexploitées, car présentant par exemple un risque
a priori plus élevé que la norme acceptée.
Sur 1 680 000 dossiers de prêts accordés
en 2002, 55% l'ont été par des banques
mutualistes, 17% par des banques commerciales généralistes,
17% par des établissements spécialisés et 11%
par les caisses interprofessionnelles du logement, pour une production
totale de 76Mds €.
1.2 A l'étranger, le crédit
immobilier est systématiquement hypothécaire
Hors de France, le recours à une sûreté
réelle est quasi-systématique pour le crédit
immobilier. Sans doute existe-t-il, sans visibilité statistique,
des crédits immobiliers de faible montant consentis sans
garantie. En revanche, seule la France a vu se Développer
un système de garantie alternative, avec les organismes spécialisés
de caution.
1.2.1 Les ambiguïtés du vocabulaire
Pour simplifier, on qualifiera d'hypothécaire
le crédit garanti par une sûreté réelle,
même lorsque l'instrument juridique est différent de
l'hypothèque du code civil français. De façon
significative, en anglais, le même mot " mortgage ",
de lointaine origine française(" gage mort "), désigne
tout à la fois l'hypothèque, le crédit hypothécaire,
au sens défini ci-dessus, et le crédit immobilier.
Les catégories juridiques et financières
retenues par les organisations internationales
publiques ou privées, comme par la plupart des travaux statistiques
et de recherche, distinguent le crédit
hypothécaire (" motgage ") des autres formes de
crédits. A titre d 'exemple, il existe dans beaucoup de pays
européens et, plus largement occidentaux, une association
professionnelle des prêteurs immobiliers qui s'identifie généralement
sous le qualificatif de " motgage lenders ". il en va
de même au niveau européen avec la fédération
hypothécaire européenne . la Commission européenne,
dans le cadre de ses réflexions sur la poursuite du marché
intérieur des services financiers, a créé un
" forum group " sur le crédit hypothécaire
qui rendra prochainement ses conclusions. Derrière le vocable
d'hypothécaire, ces organisations ou ces travaux ne s'intéressent
pas exclusivement, ni même principalement, à la sûreté,
mais au crédit immobilier dans toutes ses dimensions.
Une complication supplémentaire vient
de ce que, dans certains pays, est apparu un
crédit hypothécaire à d'autres fins que l'investissement
immobilier, mais sous des formes en réalité très
mêlées au crédit immobilier (rechargement ou
refinancement de crédits initialement immobilier-Cf. partie
2 du présent rapport). Donc si le crédit immobilier
est systématiquement hypothécaire (hors de France),
l'inverse n'est pas vrai : le crédit hypothécaire
peut n'être pas immobilier.
Les statistiques disponibles portent en général
sur le crédit hypothécaire, donc une
notion parfois plus large que le crédit immobilier, sauf
en France où c'est une notion plus étroite. Toutefois,
dès que ces séries ont pour principal usage l'appréhension
de crédit immobilier, les représentants français
dans les enceintes compétentes ont décidé d'y
faire figurer, pour la France, tous les crédits immobiliers. Des précautions sont donc nécessaires
dans l'interprétation des données. Sauf précision
contraire, les statistiques internationales sur la dette hypothécaire
utilisées dans la suite du rapport porteront sur le total
du crédit hypothécaire ou immobilier. Par ailleurs,
dans ces séries, la distinction est correctement faite entre
crédits hypothécaires aux entreprises et aux ménages
(ou "crédits résidentiels") qui seuls nous
intéressent ici.
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